Coronavirus : sept incidences sur les droits humains

AMNESTY INTERNATIONAL

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5 février 2020

L’épidémie de coronavirus (2019-nCov) qui a démarré dans la ville chinoise de Wuhan, dans la province du Hubei, fin 2019, a été déclarée urgence sanitaire mondiale par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Début février, on recensait plus de 24 500 personnes infectées dans le monde. Les autorités chinoises ont signalé 490 morts, la plupart dans la province du Hubei, et plus de 24 300 cas au total. La maladie s’est désormais propagée dans 25 autres pays et territoires à travers le monde.

La réaction face à cette épidémie pourrait porter atteinte aux droits fondamentaux de millions de personnes, en premier lieu au droit à la santé inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui garantit le droit d’avoir accès aux soins de santé, le droit d’avoir accès à l’information, l’interdiction de toute discrimination dans la prestation de services de santé, le droit de ne pas être soumis sans son consentement à un traitement et d’autres garanties importantes.

« La censure, la discrimination, la détention arbitraire et les violations des droits humains n’ont pas leur place dans la lutte contre l’épidémie du coronavirus, a déclaré Nicholas Bequelin, directeur régional à Amnesty International.

« Loin de les faciliter, les violations des droits humains entravent les réponses aux urgences de santé publique et sapent leur efficacité. »

D’autres droits sont également en jeu durant une épidémie : le droit de ne pas être arrêté arbitrairement et le droit de circuler librement, la liberté d’expression et d’autres droits socioéconomiques. Ces droits peuvent faire l’objet de restrictions, mais uniquement si celles-ci respectent les principes de nécessité, de proportionnalité et de légalité.

Une censure précoce

Le gouvernement chinois a déployé des efforts de grande ampleur pour supprimer les informations sur le coronavirus et les dangers qu’il représente pour la santé publique. Fin décembre 2019, des médecins à Wuhan ont fait part à leurs collègues de leurs craintes au sujet de patients présentant des symptômes similaires à l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), qui avait débuté dans le sud de la Chine en 2002. Ils ont immédiatement été réduits au silence et sanctionnés par les autorités locales pour « propagation de rumeurs ».

« Des professionnels de santé en Chine ont tenté de tirer la sonnette d’alarme au sujet du virus. Si le gouvernement n’avait pas cherché à minimiser le danger, le monde aurait pu réagir plus vite à la propagation du virus », a déclaré Nicholas Bequelin.

Un mois plus tard, dans une publication en ligne, la Cour populaire suprême remettait en cause la décision prise par les autorités du Wuhan, ce qui a été largement considéré comme une justification par les médecins.

Pourtant, les démarches visant à minimiser la gravité de l’épidémie ont été relayées dans les plus hautes sphères du gouvernement chinois, comme en témoigne le lobbying agressif de la Chine auprès de l’Organisation mondiale de la santé pour qu’elle ne déclare pas l’urgence sanitaire mondiale.

Jusqu’à ce que l’OMS prenne finalement cette décision.

Le droit à la santé

Les services médicaux de la ville de Wuhan sont débordés et les structures médicales et les professionnels de santé luttent pour faire face à l’ampleur de l’épidémie.

De nombreux patients sont refoulés par les hôpitaux après des heures d’attente. Les centres n’ont pas la possibilité de pratiquer les tests diagnostic nécessaires.

« La Chine doit veiller à ce que toutes les personnes affectées par le coronavirus aient accès à des soins adéquats, à Wuhan et ailleurs. Contenir l’épidémie est important ; la prévenir et la traiter l’est tout autant. C’est pourquoi le droit à la santé devrait faire partie intégrante de la réponse, a déclaré Nicholas Bequelin.

« Si l’OMS se met à couvrir la Chine de louanges, la réalité est que la réaction du gouvernement a été – et demeure – très problématique. »

D’après les médias locaux, il est impossible de se rendre rapidement dans les hôpitaux à cause de la fermeture des transports publics et certains ont été obligés de garder chez eux les dépouilles des malades.

La censure perdure

La volonté marquée des autorités chinoises de contrôler les informations et de museler toute couverture négative se traduit par la censure d’informations parfois légitimes sur le virus.

De nombreux articles ont été censurés depuis le début de la crise, notamment ceux parus dans les médias traditionnels, comme une agence de Beijing Youth Daily et Caijing.

« Les autorités chinoises risquent de taire des informations qui pourraient aider la communauté médicale à combattre le coronavirus et les habitants à se protéger contre une exposition à ce virus, a déclaré Nicholas Bequelin.

« Le fait que certaines de ces informations ne soient pas accessibles au public accroît le risque de préjudice découlant de l’épidémie et retarde une réponse efficace. »

Des militants harcelés et intimidés

Le gouvernement chinois s’en prend aux personnes qui tentent de partager sur les réseaux sociaux des informations sur le coronavirus. Chen Qiushi, avocat au franc-parler et journaliste citoyen, a signalé avoir été harcelé par les autorités après avoir posté des vidéos filmées dans les hôpitaux de Wuhan.

Fang Bin, un habitant de Wuhan, a été brièvement emmené par les autorités, après avoir posté une vidéo prétendant montrer les cadavres de victimes du coronavirus.

« S’il est crucial de réfuter les fausses allégations sur le virus et de diffuser des informations sanitaires précises, supprimer des contenus légitimes dans les journaux et les réseaux sociaux sur le sujet ne sert aucun objectif de santé publique », a déclaré Nicholas Bequelin.

Répression régionale contre les « fausses informations »

Le virus s’est propagé de la Chine aux pays voisins en Asie du Sud-Est, tout comme la volonté des États de contrôler la couverture de ces événements.

Certaines personnes ont été arrêtées ou condamnées à une amende en Malaisie, en Thaïlande et au Viêt-Nam pour avoir publié de « fausses informations » sur le sujet.

« Les gouvernements doivent empêcher la désinformation et fournir des directives sanitaires précises, en temps voulu. Cependant, toute restriction imposée à la liberté d’expression doit être proportionnée, légitime et nécessaire, a déclaré Nicholas Bequelin.

« Les gouvernements en Asie du Sud-Est et ailleurs devraient retenir au moins une leçon de la gestion de la crise du coronavirus par la Chine : limiter les informations et clore le débat au nom de la  » stabilité  » comporte de gros risques et peut s’avérer terriblement contre-productif. »

Discrimination et xénophobie

Les habitants de Wuhan – même ceux qui ne présentent pas de symptômes – ont été refoulés des hôtels, barricadés dans leurs propres appartements et ont vu leurs données personnelles fuiter en ligne en Chine, d’après les médias.

En outre, de nombreuses informations font état d’actes xénophobes hostiles aux Chinois et aux Asiatiques dans d’autres pays. Certains restaurants en Corée du Sud, au Japon et au Viêt-Nam ont refusé d’accueillir des clients chinois, tandis qu’un groupe de manifestants a enjoint à des clients chinois de quitter un hôtel en Indonésie. Des journaux français et australiens ont également été accusés de racisme dans leur couverture de la crise.

Les communautés asiatiques à travers le monde ont riposté et le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus sur Twitter a fait florès en France.

« Le gouvernement chinois devrait prendre des mesures afin de protéger chacun contre la discrimination. Les gouvernements de par le monde devraient adopter une politique de tolérance zéro vis-à-vis du racisme visant les personnes d’origine chinoise ou asiatique. Le monde n’a qu’un seul moyen de combattre cette épidémie : la solidarité et la coopération au-delà des frontières », a déclaré Nicholas Bequelin.

Les contrôles aux frontières et les mises en quarantaine doivent être proportionnés

Face au virus, de nombreux pays ferment leurs portes à ceux qui voyagent depuis la Chine ou des pays d’Asie, tandis que d’autres imposent des mesures strictes de quarantaine.

Le gouvernement australien a envoyé des centaines d’Australiens dans un centre de rétention pour migrants sur l’île Christmas, où les conditions ont précédemment été qualifiées d’« inhumaines » par l’Association médicale australienne, du fait de la souffrance psychologique et physique endurée par les réfugiés qui y étaient détenus.

La Papouasie-Nouvelle-Guinée a fermé ses frontières aux personnes venant de tous les autres pays d’Asie, et pas seulement de pays où des cas de coronavirus ont été confirmés. De ce fait, des étudiants papouan-néo-guinéens se retrouvent bloqués aux Philippines, après qu’on les a empêchés de monter à bord d’un avion pour rentrer chez eux sur ordre des autorités de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Les quarantaines, qui restreignent le droit de circuler librement, peuvent être justifiées au titre du droit international, uniquement si elles sont proportionnées, limitées dans le temps, décidées pour des objectifs légitimes, strictement nécessaires, volontaires autant que possible et appliquées sans discrimination.

Il convient de les mettre en œuvre de manière sûre et respectueuse. Les droits des personnes mises en quarantaine doivent être respectés et protégés, notamment en garantissant l’accès à des soins de santé, à de la nourriture et à d’autres produits de première nécessité.

« Les gouvernements sont confrontés à une situation épineuse et doivent prendre des mesures permettant d’empêcher la propagation du coronavirus, tout en veillant à ce que les personnes touchées aient accès aux soins dont elles ont besoin », a déclaré Nicholas Bequelin.